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Stacey Kent

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TENDERLY

Stacey Kent, chanteuse à succès, nominée aux Grammy, possède un chant qui vient de l’âme ; elle raconte ses histoires avec un phrasé impeccable, une voix lucide et enchanteresse. Son dernier album, "Tenderly", est une collection intime de standards, au sein de la quelle Stacey revisite le Great American Songbook, le répertoire par lequel elle s’est fait connaître.

Tenderly nous fait voir Stacey Kent aux côtés du légendaire compositeur/guitariste Roberto Menescal. C’est son premier album de standards depuis The Boy Next Door, disque d’or en 2003. Entre temps, Kent a élargi son répertoire pour y inclure les originaux écrits spécialement pour elle par le romancier célèbre Kazuo Ishiguro et par Jim Tomlinson. Son disque de platine, nominé aux Grammy Breakfast On The Morning Tram (Blue Note/EMI 2007), a été qualifiée par Jazz Times comme un « tremplin merveilleusement inventif pour la toute nouvelle et audacieuse Stacey Kent »

Après ce disque, Stacey Kent a sorti plusieurs autres disques : Raconte-moi (EMI/BLUE NOTE 2010), intégralement en français, le premier album live de Kent, enregistré à Paris, puis Dreamer In Concert (EMI/BLUE NOTE 2011) et The Changing Lights (WARNER 2013), une collection d’originaux brésiliens, inspiré par la Bossa.

Les autres récentes actualités remarquables sont un album live avec le compositeur/chanteur/claviériste brésilien Marcos Valle. Marcos Valle Stacey Kent Ao Vivo (Sony 2013) où l’on voit Stacey, pour célébrer les 50 ans de la carrière de Marcos, interpréter les plus grands succès de la carrière de Marcos (So Nice, If You Went Away, The Face I Love, Look Who’s Mine etc) ainsi que de nouvelles chansons que Marcos a écrites spécialement pour Stacey. "Le chant de Stacey ne nous fait jamais oublier que ces chansons parlent de personnes. Ses protagonistes prennent corps grâce à sa voix, on doit parfois même se rappeler qu’il n’y a pas d’images, juste de la musique. Elle a, en effet, beaucoup en commun avec les meilleurs acteurs d’aujourd’hui qui, conscients de la capacité de la caméra a capter le moindre détail, dépeignent des nuances complexes de personnalité, des sentiments grâce à des ajustements subtils du visage et de la posture... Voici une grande diva du jazz de notre époque. "-Kazuo Ishiguro

"Mme Kent incarne l’essence de la saudade de manière aussi persuasive que n’importe laquelle de ses idoles brésiliennes. Lorsqu’elle penche sa tête et chantonne doucement, on a le sentiment d’une femme sans aucune protection, vivant dans l’instant et rêvant à haute voix. " - Stephen Holden, The New York Times

THE CHANGING LIGHTS

Le critique Gilles Tordjman a écrit un jour que le Brésil n’était pas une nation, mais « une région du cœur, où tout semble sonner au diapason d’une vibration plus forte et plus juste ». Voilà une phrase que Stacey Kent pourrait sans nul doute faire sienne.

A l’âge de 14 ans, la chanteuse américaine découvrait les charmes inépuisables de l’album Getz / Gilberto, rencontre historique entre le jazz et la bossa nova ; plus rien, dès lors, n’allait être comme avant. Au fil d’un parcours musical qui l’a vue arpenter librement les espaces ouverts du jazz et de la chanson, le Brésil est devenu à ses yeux plus qu’un pays : une sorte d’horizon poétique intériorisé, une terre d’élection à échelle intime, ajustée aux proportions de son âme, de son chant et de son inspiration. Qu’elle les célèbre littéralement à travers des reprises de Tom Jobim, Sergio Mendes ou Luiz Bonfá, ou qu’elle en convoque l’esprit à travers la finesse de ses interprétations, Stacey Kent n’a jamais dénoué les liens affectifs qui l’unissaient aux musiques brésiliennes. Eternelle étudiante, cette polyglotte avertie, diplômée en littérature comparée, a poussé l’élan amoureux jusqu’à apprendre la langue portugaise et à s’intéresser de très près à l’histoire culturelle et politique du géant auriverde.

C’est cette passion, faite à la fois de profondeur et de légèreté, qui imprègne son dixième album. The Changing Lights n’est pas « le disque brésilien de Stacey Kent ». Il n’est pas plus un exercice de style compassé qu’une pause récréative ou une carte postale sonore. Avec la très haute complicité de son partenaire et mari, le saxophoniste, compositeur et arrangeur anglais Jim Tomlinson, Stacey Kent y déploie simplement toutes les qualités sensibles d’une musicienne pour laquelle le Brésil représente, précisément et avant tout, « une région du cœur ».

Pour ce faire, la chanteuse, installée depuis deux décennies en Angleterre, n’a nullement eu besoin de se rendre dans un studio de Rio de Janeiro. Dans le Sussex, où se sont tenues les sessions d’enregistrement de The Changing Lights, elle s’est entourée de sa garde musicale rapprochée – Jim Tomlinson au saxophone ténor et soprano et à la flûte, Graham Harvey au piano, Jeremy Brown à la contrebasse, John Parricelli à la guitare, Matt Home et Joshua Morrison à la batterie. Roberto Menescal, le légendaire guitariste et compositeur Brésilien, a lui aussi adjoint ses talents sur 2 titres de l’album. En cette bonne compagnie, elle s’est immergée dans les eaux mouvantes et accueillantes d’un sentiment qui lui est très familier : ce mélange somptueusement volatil de bonheur et de tristesse qui répond au nom doux-amer de saudade. « Dans ce disque en particulier, et dans mon univers musical en général, ce mot fait selon moi figure de pierre angulaire, dit la chanteuse. Il n’a pas d’équivalent dans les autres langues, et la musique brésilienne lui a donné une saveur unique. Mais ce qu’il désigne est un sentiment universel, qui appartient à la condition humaine : une nostalgie diffuse, dirigée vers ce qu’on a perdu comme vers ce qu’on n’a jamais eu ni vécu. Je pense ici au texte de la chanson Samba Saravah, qui dit qu’une samba sans tristesse est « c’est un vin qui ne donne pas l’ivresse ». C’est l’atmosphère que nous avons voulu créer dans The Changing Lights : sur ce plan-là, spirituel et émotionnel, c’est un disque profondément brésilien. »

De fait, l’album est de bout en bout comme nimbé d’une mélancolie oscillant entre ombre et lumière : débarrassé des lourdeurs du pathos et de l’emphase, ce clair-obscur épouse avec une rare justesse tous les pétillements et déchirements de la vie vraie. S’ouvrant sur une relecture en apesanteur de This Happy Madness, adaptation d’Estrada Branca du tandem Tom Jobim/Vinicius de Moraes, l’album se poursuit avec The Summer We Crossed Europe in the Rain : une chanson originale qui évoque à petites touches une existence nomade et amoureuse, et dont la coupe harmonique, mélodique et poétique dessine une étoffe musicale taillée sur mesure pour la voix de Stacey Kent. A eux seuls, ces deux premiers titres, qui semblent se répondre et s’étreindre comme des amants de toujours, annoncent le prodige qui est à l’œuvre dans l’album. The Changing Lights est en effet ce lieu de rendez-vous où standards du répertoire brésilien et compositions signées de la main de Jim Tomlinson abolissent tout fossé spatio-temporel : dans l’instant miraculeux du jeu et du chant, on les entend lier d’intenses rapports de complicité. « Chercher des chansons qui fonctionnent ensemble et qui, une fois réunies, déploient toute leur magie : voilà l’un de mes plus grands plaisirs, confie Stacey Kent. La joie que m’apporte The Changing Lights tient pour beaucoup à l’équilibre que nous avons trouvé entre compositions et reprises : il y a comme un mouvement sinueux entre elles, comme si elles s’appartenaient les unes aux autres. »

Cette belle alchimie opère tout au long du disque. Les palpitations de l’inusable One Note Samba (Tom Jobim/Newton Mendonça) trouvent ainsi un écho piquant dans les traits alertes et facétieux de Waiter oh Waiter. Les notes en pluie de Mais Uma Vez, chronique d’un amour perdu puis renoué, tracent comme un troublant prolongement aux harmonies descendantes d’un autre fameux standard du tandem Jobim/de Moraes, How Insensitive – un bouleversant chant de rupture et de regret que Stacey Kent pare d’une nouvelle gamme de frémissements. Les mélodies aériennes de Like a Lover (Dori Caymmi) et de The Face I Love (Marcos Valle) semblent quant à elle exaucer les vœux énoncés un peu plus loin par Chanson Légère, dans laquelle Stacey Kent, en français dans le texte, rêve d’une ritournelle qui flotterait « comme une bulle de savon, un nuage de coton, une aile de papillon ». Au cœur de l’album, c’est encore une version instrumentale d’O Bêbado e a Equilibrista de João Bosco qui, telle les eaux d’une source miraculeuse, vient se jeter dans l’onde limpide du Smile de Charlie Chaplin.

Ces interactions et correspondances n’auraient pu advenir sans la haute exigence artistique qui a présidé à la conception de The Changing Lights. Sur le versant musical, l’écriture et les arrangements de Jim Tomlinson tissent une trame d’une infinie délicatesse, fourmillant de détails qui n’en altèrent jamais la fluidité ni la cohérence. « J’ai écrit pour le groupe comme s’il s’agissait une guitare », dit-il pour traduire la richesse harmonique et rythmique typiquement brésilienne qui se dégage de l’écoute de l’album, mais aussi le sentiment d’unité et de concorde qui émane ici du jeu collectif. Roberto Menescal a également souhaité glisser son inimitable toucher de guitariste, dans la reprise épurée de son célèbre classique des années 60, O Barquinho, avant d’ajouter un frisson supplémentaire à la chamade de la bossa de Tomlinson, A Tarde.

Sur le versant poétique, Stacey Kent a pu compter sur des plumes qui n’ignorent rien des subtilités de sa sensibilité. Complice et admirateur de longue date, l’écrivain Kazuo Ishiguro, auteur de The Summer We Crossed Europe in the Rain et Waiter, Oh Waiter, lui offre également avec la chanson titre The Changing Lights un sublime monologue intérieur et impressionniste, une plongée dans les lents, obsédants et voluptueux tourbillons de la mémoire. Outre Mais Uma Vez, le poète Antonio Ladeira, que Stacey Kent et Jim Tomlinson ont rencontré à l’université Middlebury où ils se sont initiés aux délices de la langue portugaise, signe A Tarde : une variation sur les thèmes de la séparation, de l’absence, du souvenir et de l’ultramoderne solitude, traités à travers le regard d’une femme contemplant la ville où réside également celui qui fut son amour de jeunesse. Bernie Beaupère, qui avait déjà écrit pour l’album Raconte-moi, complète avec le texte de Chanson Légère ce cercle de poètes inspirés dont Stacey Kent dit elle-même : « Ils sont bien plus que des songwriters qui proposent des textes : lorsqu’ils écrivent, c’est ma voix et ma personnalité qu’ils ont à l’esprit. Grâce à eux, je peux véritablement m’exposer dans l’interprétation, me sentir pleinement à l’intérieur des chansons. »

Le fait est qu’avec The Changing Lights, Stacey Kent gravit des échelons supplémentaires dans l’ordre de la justesse de ton et de la finesse d’évocation. Au diapason du groupe qui l’accompagne et ne cède jamais à la tentation du surlignage ou du verbiage, elle atteint de nouveaux sommets dans cet art vocal tout de calme, d’intensité et de clarté qui la distingue de tant de ses contemporains. « Je travaille toujours sur ma voix, confie-t-elle avec une désarmante humilité. J’essaie de chanter du mieux que je peux, tout simplement, car c’est mon métier et ma raison d’être. Il se trouve que je suis une personne très intense, et que je ne peux m’empêcher d’aborder la musique sous cet angle. Mais je ne le fais pas de manière outrancière ni extravertie : les vagues d’émotions, qu’elles soient de joie ou de tristesse, je les exprime calmement, car je veux servir au mieux les histoires qui les portent. Or il y a beaucoup d’histoires dans The Changing Lights : il était donc important que je délivre les mots de la meilleure des façons. »

Voilà pourquoi la voix de Stacey Kent, au paroxysme de ses capacités de suggestion, se dévoile ici plus que jamais dans la splendide et complexe nudité de son expression. Sous la surface frémissante de son chant court une multitude de courants et de forces, un flux et reflux permanent de sentiments dont elle sait harmoniser comme personne les rumeurs tour à tour inquiètes et sereines, désordonnées et apaisées. Jim Tomlinson rebondit sur des commentaires faits par Ishiguro au sujet de Stacey « Le style de Stacey m’évoque les meilleurs acteurs de cinéma qui, devant une caméra, développent un jeu très différent de celui des comédiens de théâtre, toujours tenus de projeter leur voix, d’être dans le volume sonore. Au cinéma, un acteur peut faire beaucoup avec peu, que ce soit en termes d’expressions, d’inflexions ou de sons. Avec Stacey, je crois que nous créons de la même façon un style de musique dans lequel même les plus petits gestes peuvent s’avérer très significatifs. »

C’est là, dans le secret de ces nuances qui ouvrent sur l’immensité de nos vertiges et de nos ivresses intérieurs, que The Changing Lights se révèle être bien plus qu’un album. Pour ceux qui ont l’heur de le découvrir, il devient lui aussi très vite « une région du cœur », reconnaissable et habitable par tous les êtres humains doués d’émotions.