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Samy Thiebault

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«  C’est une traversée. Pas à fond de cale. A fond de train parfois. Pourtant, elle commence tout en douceur. Comme pour apprivoiser les vents du large. Les notes du large. Si loin, si proche. C’est la magie de la Santería cubaine, du candomblé brésilien comme du vodûn haïtien ou béninois : entremêler l’ici et l’ailleurs. Ces « Caribbean Stories » sont autant d’histoires enfantées par l’Histoire au temps du Grand Chambardement. Selon toute vraisemblance, Samy Thiébault a perçu la plasticité de ces musiques. Elles varient. Elles crient rarement, elles soignent leurs racines géographiques autant qu’elles entretiennent leurs branches culturelles, bien moins cependant qu’elles ne témoignent des coups et des soubresauts qui les ont fait naître, du gouffre dont elles viennent, du bord de gouffre qu’elles ont assidument fréquenté, à leur corps défendant. Du chaos qui leur a donné substance. Et d’une sérénité grondante. »
Christiane Taubira

Parfois, il faut se laisser porter par d’autres évidences que celles du savoir, même si ce savoir est celui dans lequel on baigne depuis longtemps, avec la certitude que les choses sont bien alignées les unes à côté des autres. Le jazz, c’est le jazz ; le calypso c’est le calypso ; le merengue c’est quelque chose d’autre – mais on ne sait pas bien quoi au juste, une sorte de zouk d’avant la salsa, en gros.
Et donc on en était là. Les mecs cool jouaient du jazz ; le groupe de l’hôtel jouait du calypso ; et puis ce qui gueulait dans le bar là-bas, ce devait du merengue. Bien sûr, on ajoutait un peu de nuances, parce qu’on savait que Sonny Rollins giguait sur « St. Thomas » et qu’Harry Belafonte avait d’autres talents que faire soupirer de nostalgie des dames à cheveux mauves. Mais on était sûr que le jazz, c’est le jazz et que les musiques à touristes sont bien jolies mais dès que vous connaissez trois accords et deux patterns, c’est dans la poche.

Or survient Samy Thiébault. Il ne s’est pas aventuré dans la Caraïbe avec l’intention de chiffonner les lieux communs ou de mener croisade contre le simplisme géomusicologique. Non, il a simplement été pris de passion pour des musiques qui défient beaucoup de vieilles idées bien enracinées – « J’ai pris un camion dans la tronche », dit-il.

Caribbean Stories ne raconte que cela : un incroyable emmêlement de musiques qui révèle à quel point elles sont sœurs, imbriquées, intriquées. Jazz, calypso, merengue, valse, bolero, chachacha et cent genres encore, dans un tourbillon profond, hédoniste, dansant, poétique, politique.
Le saxophoniste prolixe et classieux ne se contente pas de déborder du jazz : il révèle – ou plutôt, il admet – que le jazz est une modalité parmi d’autres d’une immense, tragique et sublime aventure de Noirs, de Blanc et d’humains de cent autres couleurs qui, pendant des siècles et sur trois continents, s’acharnent à transformer un sort douloureux en splendeur partagée. Samy Thiébault s’aventure dans l’univers des musiques de l’arc créole sans y instituer de hiérarchie, comme s’il était le bougre jeté sur les routes de l’Histoire de port en port, de bal en bal, de malheur en malheur, de résilience en résilience.

Résumons : Caribbean Stories nous raconte la survie d’esclaves africains, de déclassés d’Europe, d’Amérindiens suppliciés, de métis voyageurs. Des partages, des mutations instantanées, des hybridations instinctives. Autour de Samy Thiébault, un groupe venu de ce Tout-Monde cher au piète Édouard Glissant : le percussionniste Inor Sotolongo, le batteur Arnaud Dolmen, le bassiste Felipe Cabrera, les guitaristes Hugo Lippi et Ralph Lavital – deux Cubains, un Guadeloupéen, un Français, un Anglais...

Né en Côte d’Ivoire d’un père français et d’une mère marocaine, Samy a longtemps tourné autour de l’idée métisse de la Caraïbe, jusqu’à ce que la réalité musicale du monde créole le percute au Venezuela, le fasse rebondir à Puerto Rico, l’entraîne à Trinidad, lui remette à l’oreille toute la biguine des Antilles françaises et toutes les racines tambourinaires de Bob Marley...

Dans Caribbean Stories, il revient sur l’évidence du monde d’avant la critique de jazz et la simplification des cartographies culturelles : il rapprend le nomadisme, les musiques jetées sur la table d’un bouiboui des docks, le sourire radieux de qui invente soudain un carrefour. Son Pajarillo Verde, tiré d’une valse vénézuélienne poétique et rebelle, se transforme en collé-serré coltranien virtuose ; et Let the Freedom Reign convoque les mânes de Count Ossie en même temps que celles de Charlie Mingus ; et Calypsotopia empile des bribes de standards sans passeport dans une danse ensoleillée en plein soleil ; et Puerto Rican Folk Song transporte la jibara des montagnes îliennes dans un loft newyorkais des seventies ; et Poesia Sin Fin flotte entre blues, chachacha, jazz modal et syncrétisme métaphysique à la Jodorowsky ; et Aida fait miroiter Cuba dans une méditation romantique et exaltée ; et Tanger la Negra médite en créolité sur le détroit de Gibraltar...

Il semble parfois que Strayhorn marche pieds nus dans La Havane, que des gamins des rues de Port of Spain se sont emparés de la scène du New Morning, que le Conservatoire s’est installé dans un dancing... Ou alors que Samy Thiébault, saxophoniste et flûtiste, respecté depuis quelques lustres, a d’un seul coup voulu embrasser le vaste domaine des musiques du monde créole, sans décider de laquelle est la meilleure, ou la plus juste, ou la plus savante. Simplement en faisant entendre leur humanité. Un voyage dans la Caraïbe qui rend à ces musiques leur humble noblesse de consolation ultime. Et leur vérité.