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Frank Woeste

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Dave Douglas et Frank Woeste rendent hommage à Man Ray et au mouvement Dada dans un nouveau projet collaboratif.

"Dada People", sorti le 14 octobre 2016 sur le label Greenleaf Music, rassemble le trompettiste américain et le pianiste franco-allemand pour une session en quartet (ré-) inventif

Dans les années d’entre-deux guerres, le mouvement Dada a mis en question, altéré, voire miné l’idée d’art en général. Un siècle plus tard, le trompettiste Dave Douglas et le pianiste Frank Woeste tirent leur inspiration de cet « art de la réinvention », avec leur album collaboratif "Dada People" .

Sans doute aucun autre artiste mieux que Man Ray incarne les juxtapositions instables de Dada. Français et américain, commercial et avant-gardiste à la fois, juif de naissance et mystérieux par dessein, Man Ray personnifie les conflits de personnalités et d’attitudes qui ont fini par définir l’art au siècle dernier. Dans la préface de l’album, Douglas définit Man Ray comme « l’imposteur ultime ». Né Emmanuel Radnitzky à Philadelphie dans une famille d’immigrants russes juifs, il arrive à Paris en 1920, changeant son nom et effaçant son héritage, l’antisémitisme régnant en Europe à l’époque. Ses oeuvres traversent les disciplines, incluant peintures, photographies et sculptures - et les fameux « readymade » dans le style du père fondateur Marcel Duchamp – ces objets ordinaires réinterprétés en oeuvres d’art.

Faisant un pont trans-atlantique grâce au soutien du French American Jazz Exchange, Douglas et Woeste explorent ces concepts à travers la lentille du 21è siècle, formant un quartet de rêve avec le bassiste Matt Brewer et le batteur Clarence Penn.

En rassemblant un pianiste français et un trompettiste américain, Dada People raccorde immédiatement Woeste et Douglas aux identités insaisissables de Man Ray. Ces identités sont aussi suggérées par la manière dont la musique des deux compositeurs est, comme l’art de Man Ray, à la fois accessible et expérimentale, explorant le spectre des possibilités offertes par la transposition de l’art visuel en son.

« Ecrire de la musique à partir de l’art visuel est forcement très subjectif et intuitif », dit Woeste. Et Douglas d’ajouter : « le mouvement « Dada » est un terme tellement insaisissable (comme le soi-disant ‘post bop’ ou le ‘free-jazz’) qu’une grande partie du plaisir de travailler ces idées variées fut de les explorer par nous-mêmes et de faire exploser certains manifestes et prises de positions. C’étaient de grands artistes et, comme tels, muables et fluides. De ce point de vue, il y a une grande accointance avec la musique improvisée. »

Douglas salue « l’esprit de malice, de jeu, de mystère et aussi ce « jeu d’identité » dans le travail de Ray et de son entourage » et propose dans cet esprit sa propre version d’un readymade : le premier titre de l’album, « Œdipe », fait en effet référence à une oeuvre du compositeur Erik Satie, un contemporain de Man Ray et des Dadaistes. Le morceau est suivi par la danse endiablée de « Mains libres », écrite par Woeste, dont le titre est emprunté à un livre de Paul Eluard qui accompagnait des dessins de Man Ray.

Il n’est pas difficile d’imaginer Man Ray ou Marcel Duchamp trouvant une inspiration dans le « spork », cet objet qui a deux existences à la fois (« spoon » & « fork », c’est-à-dire un couvert ayant la forme de pelle d’une cuillère et les extrémités pointues d’une fourchette) : Douglas la trouve clairement dans son morceau homonyme, qui met en valeur Woeste sur le Fender Rhodes. Le mystère sensuel de « Montparnasse » du pianiste évoque la muse de Man Ray, Alice Prin, aussi connue sous le nom de la « Reine de Montparnasse ». Tandis que « Transparent » de Douglas mêle l’élégance et l’abstraction selon une manière qui n’est pas étrangère aux Dadaistes.

Woeste offre son propre manifeste avec l’audacieux « Art of Reinvention », une notion qu’il trouve particulièrement bienvenue au sens où « elle reflète l’idée que l’on peut voir les choses selon différents aspects qui dépendent de notre perspective et de notre propension à voir de l’art dans les choses qui n’étaient pas initialement destinées à en être. En tant qu’improvisateurs et musiciens de jazz, nous avons besoin de nous « réinventer » constamment, réinterprétant et réinventant des morceaux qui ont été joués maintes fois.

A l’origine, les deux compositeurs se sont rencontrés quand Douglas est venu travailler pour un projet commun avec le trompettiste franco-libanais Ibrahim Maalouf, un musicien avec lequel Woeste joue souvent.
Ils sont restés en contact jusqu’à ce qu’ils trouvent un moment propice pour un travail en commun.
Woeste a suggéré Man Ray comme source d’inspiration, proposition que Douglas immédiatement acceptée. «  Ayant lu et suivi depuis des années les dadaistes », dit le trompettiste, « j’étais enthousiaste à l’idée de créer des connections avec eux dans notre musique. »

« Ce que j’ai trouvé fascinant dans le mouvement dadaiste est qu’il a changé notre vision de ce que l’art est ou de ce que l’art peut être », explique Woeste. « Tous ces artistes avaient une immense liberté d’esprit et de parole. En tant que post-surréalistes, nous avons appris à voir le potentiel artistique des objets ordinaires lorsque nous les extrayons de leur fonction première. »