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Bunky Green

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ANOTHER PLACE

Il est des formes d’art qui génèrent des mystères sur le plan du rayonnement médiatique. Le jazz n’échappe pas à cette règle.

En anglais, on dirait « musician’s musician » ; un terme difficile à définir. Un musicien qui serait une sorte de légende pour ses pairs, dont les enregistrements trop rares s’échangent comme autant de pierres précieuses. Une rareté qui trouve le plus souvent son ancrage dans des choix ou des évènements extérieurs à la musique (vie personnelle, investissement dans l’enseignement, positionnement géographique éloigné des points stratégiques…).

Aujourd’hui, on pourrait citer comme appartenant à cette étrange catégorie, les pourtant indispensables Dewey Redman, Von Freeman, George Garzone… Tout comme Frank Strozier, Billy Bean, Don Sleet, Booker Little ou Eddie Costa, en leur temps ; des maîtres que l’on ne vit que trop rarement apparaître dans la lumière.

Bunky Green, une autre légende sort aujourd’hui de l’ombre, après de longues années de silence discographique, produit par un de ses plus fidèles défenseurs, le saxophoniste Steve Coleman. Pour lui donner la réplique, des musiciens qui maîtrisent profondément la tradition et cherchent eux aussi d’autres chemins ont été réunis. Jason Moran (piano), Lonnie Plaxico (contrebasse) et Nasheet Waits (batterie) mesurent le privilège d’être associés à un artiste dont le rayonnement est indispensable à l’histoire et à la vitalité du Jazz d’aujourd’hui ; un fait que l’écoute de ce nouvel album confirme largement.

Né le 23 avril 1935 à Milwaukee, Wisconsin, le saxophoniste Bunky Green est d’emblée bouleversé par le langage et l’expression de Charlie Parker. Réalisant à la fois la richesse et les dangers d’une telle influence, il étudie le chant de l’ « oiseau » en prenant conscience de la nécessité d’élaborer un discours personnel. Très vite, il se forge un langage totalement singulier qui puise sa force dans l’histoire et explore de nouvelles voies.

Voici ce qu’en dit Joe Lovano, un de ses nombreux et inconditionnels admirateurs : « Bunky personnifie ce que représente le Jazz ; il a combiné l’influence de Parker et de Dolphy et les a intégrés dans son propre langage. C’est ce que je recherche également dans ma musique ; prendre en compte la force de l’histoire et aller de l’avant à travers une expression singulière ».
En 1960, Bunky Green s’installe à New York et remplace Jackie McLean dans le groupe de Charles Mingus. Il dit avoir appris du tellurique contrebassiste la joie et la noblesse des « Wrong notes ». Il part cette même année pour Chicago où il collabore avec Andrew Hill, Louie Bellson, Yussef Lateef et Sonny Stitt. Dès l’aube des années soixante-dix, il s’investit dans l’éducation, enseigne à Chicago jusqu’en 1989 puis il devient le responsable du « Jazz Studies » de l’université de Jacksonville en Floride. Il est élu président de l’ « International Association of Jazz Educators ».
Durant sa carrière, partagée entre l’éducation et le développement de sa musique, il publiera 14 albums sous son nom, dont la plupart, introuvables, sont aujourd’hui devenus de précieux objets de collection.

Depuis toujours, Bunky Green aime à citer, entre autres, parmi ses mentors : Von Freeman, Doug Hammond et Bunky Green. Il s’est impliqué avec générosité dans cette nouvelle aventure discographique supervisant l’enregistrement avec un investissement et une attention de chaque instant mêlée d’une profonde admiration. À cet égard, il est particulièrement touchant de remarquer à nouveau la parenté stylistique entre les deux saxophonistes. En donnant à cet extraordinaire musicien les moyens de sortir de l’ombre, Coleman fait humblement la lumière sur les racines de sa pensée musicale.

Dans le studio de Brooklyn, durant les séances, chacun à son tour sera ébahi par la fraîcheur du légendaire saxophoniste, en rien altérée par sa relative absence sur scène. Sa maîtrise de l’instrument est époustouflante, il émane de lui cette énergie et ce sens de la prise de risque qui donnent au jazz tout son sens et qui font de ce jeune septuagénaire un vrai créateur de l’instant.
Lorsqu’il écoute ce qu’il vient d’enregistrer, Bunky Green semble se redécouvrir. Comme s’il s’agissait pour lui d’une renaissance, il semble surpris par la force de la musique. Moran, Plaxico et Waits, tous trois particulièrement inspirés, partagent cette émotion et leur performance est à la hauteur de la révérence qu’ils témoignent à leur aîné. À cet égard, on ne peut s’empêcher de rapporter cet émouvant épisode où Jason Moran arriva un matin au studio avec un disque 33 tours de Bunky Green à la main, manière de lui rendre hommage en lui donnant la preuve de son admiration.

Puisque l’homme est rare dans toutes les acceptions du terme (disques introuvables, tournées rarissimes et langage musical unique), la sortie inespérée de ce nouvel album de Bunky Green est en soi un événement. Et elle l’est tout autant pour ce qu’il contient de spontanéité, d’émotion, d’interaction, et pour la formidable énergie qui circule entre les quatre hommes et leur producteur.

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