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Bojan Z

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SOUL SHELTER

« Il faut de la passion pour faire un disque », dit Bojan Zulfikarpasic. Il faut aussi de la patience, pour savoir quand le faire. Se poser pour composer. Non pas pour écrire de la musique mais faire advenir quelque chose qui restera. Œuvrer à donner vie à des « morceaux » épars, décider de s’asseoir à un moment donné pour immortaliser ce que l’on porte en soi, de sons, d’idées, de mélodies, de couleurs. Cette démarche qui impose au musicien d’enregistrer sa création, c’est-à-dire de la fixer, de lui donner une forme qui passera pour achevée, le jazz est peut-être le plus réfractaire à l’adopter. Pourquoi aujourd’hui plutôt que demain ? D’un jour à l’autre, l’improvisation inévitablement varie, et l’inspiration avec. Il faut prendre son courage à deux mains pour s’autoriser à le faire. Pratiquant régulièrement l’exercice en concert, Bojan n’avait pas enregistré en piano solo depuis plus de dix ans. Il y revient enfin avec Soul Shelter d’une manière qui non seulement illustre sa maîtrise du jeu en solitaire mais surtout confirme l’originalité de sa personnalité musicale, qui en fait un créateur majeur du jazz actuel en Europe.

Il fallait un lieu hors du commun pour concrétiser ce disque. Non pas un lieu exceptionnel par sa magnificence mais un endroit qui se prête à cet avènement-événement qu’est la réalisation d’un disque. Un abri, une chambre dans laquelle la musique puisse s’imposer sans le tracas du quotidien, hors des intrusions de la réalité immédiate. Ce lieu, Bojan Z l’a trouvé chez ceux-là même qui, depuis trente ans, fabriquent les pianos à queue dont il est devenu un inconditionnel : Fazioli. Dans la ville italienne de Sacile, à une cinquantaine de kilomètres au nord de Venise, non loin du Val di Fiemme où se trouvent les forêts dont est tiré le bois dont les pianos sont faits, l’entreprise Fazioli a implanté son usine à laquelle elle a adossée depuis 2005 une salle de concert. C’est dans cet auditorium à taille humaine, à proximité des artisans qui façonnent ces instruments dont la réputation n’est plus à faire et auxquels il est fidèle depuis longtemps, que Bojan Z a posé ses valises, s’est assis devant un modèle de concert qu’il a immédiatement adopté, tandis que l’ingénieur du son, le fidèle Philippe Teissier du Cros, positionnait, avec la science qui est la sienne, les micros qui allaient capter l’âme de l’instrument et celle de sa musique.

Bien qu’il se soit installé dans l’antre d’où sortent certains des meilleurs pianos au monde, Bojan Z n’était pas venu sans le Fender Rhodes qu’il bricole avec soin depuis plusieurs années, transformant ce piano électrique typique des sixties en une drôle de machines à sons électriques, distordus et vibrionnant, qu’il a rebaptisée « xénophone » : une machine à produire des sons « étrangers », rétifs à toute classification, mystérieux dans leur origine, et qu’il a appris à façonner avec un peu de bidouille et beaucoup d’imagination. En studio comme sur scène, Bojan Z utilise son xénophone en tandem avec le piano, une main sur chaque clavier, pédales d’effets à proximité, mariant les sonorités électriques et acoustiques de l’un et de l’autre en temps réel, dans un exercice d’équilibre qui lui permet d’associer à la profondeur du piano des éléments sonores qui élargissent sa palette expressive – des corps « étrangers » qui viennent en diffraction ou en complément du son « naturel », poli, lumineux, du piano. Car en la matière, Bojan Z n’est pas un orthodoxe. Du piano, il aime explorer les contours, jouer dans les cordes, utiliser le cadre comme un support de percussion, restant « fasciné par tout ce que l’on peut tirer d’un instrument ». Il en fournit au fil de son album plusieurs fois la remarquable démonstration.


Bojan Z, les leçons de la guerre par Mediapart

Soul Shelter, c’est donc cet abri à la fois fictif et réel dans lequel se love l’âme de la musique et celle de celui qui la produit, qu’il faut savoir aller débusquer pour leur rendre justice. Or, ironie de l’histoire, il se trouve que le lieu que Bojan Z s’était choisi pour enregistrer ce second opus en solo est situé – il l’a découvert une fois sur place – à quelques kilomètres à peine d’un endroit qui n’est pas sans résonances fortes avec sa propre histoire : la ville d’Aviano, où est implantée la base militaire d’où décollaient les avions de l’Otan chargés de bombarder la Yougoslavie déchirée par des conflits fratricides à la fin des années 1990. Ainsi, au moment où il s’efforçait de s’immerger dans sa musique, reclus du monde pour mieux donner libre cours à son inspiration, le pianiste était ainsi rattrapé par son histoire personnelle (lui qui a quitté sa terre natale en 1988 et entretient depuis avec elle des rapports ambivalents), rattrapé par notre histoire, celle d’une Europe impuissante à empêcher les massacres et à protéger ses populations. Et de faire de la musique malgré cela, dans un monde qui lui semble perdre chaque jour un peu plus la tête.

Soul Shelter reflète ainsi, peut-être plus qu’il ne l’avait prémédité lui-même, l’identité de Bojan Z. Le solo est propice à l’effet de miroir, et au fil de ce disque qui prend le temps de se dévoiler, sans précipitation, sans démonstration, Bojan Z offre les multiples visages qu’on lui connaît et qui font l’originalité de son art. Un musicien qui a chéri le jazz comme une musique de liberté. Un pianiste chez qui les folklores balkaniques ont nourri une virtuosité rythmique incomparable. Un interprète pétri d’influences classiques, qui se souvient de son père disparu et des romances hongroises qu’il pianotait sur le clavier. Un voyageur dont les sources d’inspiration sont aussi bien d’un fragment de mélodie reprise d’un joueur de kaval bulgare, un rythme chaabi, qu’un blues remonté des profondeurs du Delta. Un instrumentiste qui sait se trouver des partenaires de jeu par-delà les frontières, à l’image du groupe qu’il a constitué autour de Michel Portal ou de son propre Tetraband. Un jazzman, enfin, qui est probablement le plus « multi » que l’on puisse observer dans le paysage actuel.

À la confluence de plusieurs cultures, Bojan Z puise dans un vaste ensemble de références sans que, jamais, sa musique ne sonne comme un collage artificiel mais toujours comme l’expression d’un idiome personnel où se font entendre des mots repris à toutes les langues – à l’image de ce qu’il est lui-même, capable d’emprunter dans la même discussion, à l’arabe, à l’italien, à l’anglais ou au serbe, cherchant dans l’éventail des langues qui se présentent à sa conscience, l’expression qui, le plus justement, répondra à son idée. On ne sera pas surpris qu’il salue, en guise de final de son disque, un thème méconnu de Duke Ellington, On a Turquoise Cloud, dont il a réduit l’arrangement pour big band et voix à l’échelle du piano, rendant ainsi hommage à un compositeur qui voyait la musique comme le meilleur véhicule pour rapprocher les hommes et les cultures. Une ambition à laquelle l’art du piano selon Bojan Z n’est pas étranger.

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