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Anouar Brahem

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THE ASTOUNDING EYES OF RITA

Sorti en septembre 2009, le dernier album d’Anouar Brahem, “The Astounding Eyes of Rita”, était l’occasion de réunir un groupe exceptionnel - sorte de danse sinueuse et déliée faite de mélodies capiteuses mais aussi de sonorités sombres et de textures telluriques nées de l’alliage inédit de l’oud avec la clarinette basse, la basse et les percussions… Là où Anouar dans ses deux précédents disques (“Le voyage de Sahar” (2005) et “Le pas du chat noir” (2001)) s’était placé au centre d’un trio ancrant résolument son discours dans une esthétique relevant d’une sorte de nouvelle musique de chambre, ce nouvel album vient en quelque sorte boucler la boucle et comme reprendre les choses à leur commencement. Car s’il s’agit toujours bien là de musique moderne, on y sent de nouveau la présence forte de la tradition et sur bien des plans “The Astounding Eyes of Rita” évoque dans ses tonalités quelques disques antérieurs d’Anouar Brahem comme “Barzakh” et “Conte de l’incroyable amour”. Voilà longtemps maintenant que les traditions occidentales et orientales se mêlent étroitement dans la musique de Brahem - « J’ai besoin des deux mondes » reconnaît-il. Mais chaque nouveau projet vient en quelque sorte redéfinir l’équilibre entre ces deux grandes zones d’influence culturelle.

Né à Halfaouine en Tunisie en 1957, Brahem est considéré comme le spécialiste de l’oud le plus créatif et innovant de son pays. Disciple du grand maître de l’instrument Ali Sriti, Brahem s’est d’abord totalement pénétré des arcanes et des subtilités de la musique classique arabe, et c’est fort de ce savoir, en tant que musicien définitivement contemporain mais héritier d’une tradition ancestrale, qu’il s’est lancé par la suite dans une exploration résolue des musiques du monde.

« Quand je compose de la musique », nous explique-t-il, « je me concentre essentiellement sur la dimension mélodique. Les idées d’instrumentation viennent par la suite. » Il est en ce sens significatif de noter que contrairement au “Pas du chat noir” où la musique avait été conçue et mise en forme à partir du piano, le répertoire de “Rita” a été composé à l’oud. Cette nouvelle musique ne cesse de chercher son équilibre entre diverses disciplines, comme il se doit dans une formation réunissant des musiciens venus de Tunisie, d’Allemagne, de Suède et du Liban. « Pendant le processus de maturation de ce nouveau projet, j’ai pensé un moment avoir recours à des spécialistes de musique traditionnelle, me recentrer même sur une instrumentation plus spécifiquement moyen-orientale, mais j’ai pris conscience qu’il y allait avoir également des pièces d’humeur tout à fait différente dans ce disque. J’ai compris par exemple que j’allais avoir besoin du darbouka (cet instrument percussif spécifique de la tradition arabe), mais que j’avais également en tête d’utiliser la basse par exemple. J’ai pris mon temps pour trouver la combinaison idéale entre l’instrumentation qui progressivement s’imposait pour ce nouveau répertoire et des personnalités qui s’avéreraient capables de lui donner vie. Il m’est très facile de dénicher des musiciens traditionnels fantastiques dans ma région, mais j’ai souvent du mal en revanche à trouver ce qui appartient en propre aux musiciens de jazz européens — cette ouverture d’esprit dans l’approche de l’improvisation, cette capacité à user de sa liberté… »

Avec l’aide du producteur Manfred Eicher, Brahem a alors eu l’idée de réunir pour ce projet le clarinettiste basse allemand Klaus Gesing et le bassiste suédois Björn Meyer - deux musiciens que l’on a pu entendre récemment sur ECM dans les groupes respectifs de Norma Winstone et Nik Bärtsch. « Manfred savait depuis l’enregistrement du disque “Thimar” (1997) et mon association avec John Surman que j’appréciai particulièrement l’alliage sonore de l’oud avec la clarinette basse : ces deux instruments semblent juste être fait l’un pour l’autre. Sur l’album de Norma Winstone (“Distances”) j’ai entendu dans le jeu de Klaus que nous pourrions aisément trouver des façons de travailler ensemble. Manfred a aussitôt organisé des répétitions à Udine avec juste Klaus et moi. On a tout de suite compris que potentiellement nous avions tout entre les mains. Mais ce n’est qu’au moment des séances préparant l’enregistrement du disque que nous nous sommes vraiment mis à fonctionner comme un véritable groupe - jusqu’alors je n’avais fait que jouer séparément avec chacun des musiciens. »

Björn Meyer et Klaus Gesing partagent avec Anouar Brahem une curiosité sans limites pour une quantité d’expressions musicales différentes. De formation classique, Gesing s’est énormément impliqué dans le champ des musiques folk d’Europe de l’Est ainsi que dans le jazz, tandis que Meyer nourri à la musique cubaine, a longtemps joué du flamenco avant de finalement s’engager résolument dans la musique folk suédoise. Il joue par ailleurs dans les groupes influencés par la tradition persane de la harpiste Asita Hamidi et sa basse tient souvent le rôle de la voix lyrique autour de quoi s’organisent les séquences cellulaires et pulsatives de la musique du groupe Ronin de Nik Bärtsch (“Stoa”, “Holon”).

C’est la propre belle-sœur de Brahem, la chorégraphe Nawel Skandrani, qui lui a présenté le quatrième membre du groupe, le percussionniste libanais Khaled Yassine, L’expérience de Khaled avec le monde de la danse s’entend dans son jeu privilégiant des pulsations extrêmement fines et déliées. « Khaled est un musicien vraiment intéressant. Il s’ancre profondément dans la tradition mais reste constamment en éveil. Le fait de jouer dans des contextes très différents selon ses collaborations lui permet de rester très à l’écoute de ce qui se fait de nouveau. On sent vraiment qu’une nouvelle génération de musiciens est en train d’émerger dans des pays comme le Liban ». Pour Anouar il ne fait aucun doute que ces musiciens ont en commun une ouverture d’esprit bien plus grande que leurs aînés.

Après les séances d’enregistrement extrêmement fructueuses effectuées au studio Artesuono d’Udine, Anouar Brahem et son groupe ont immédiatement pris le chemin de la Tunisie pour se produire à Carthage devant un public enthousiaste. Les musiciens préparent actuellement la tournée internationale qui suivra la parution du disque. Une première série de concert est prévue en Europe entre octobre et décembre avec des dates en Autriche, en Bosnie, en Allemagne et en France où la formation aura la chance d’investir la prestigieuse Salle Pleyel à Paris.

Le titre étrange de l’album fait référence à l’œuvre poétique de l’écrivain palestinien Mahmoud Darwish (1941-2008), à qui ce disque est dédié. Figure éminemment influente dans la sphère culturelle arabe, Darwish est l’auteur d’une œuvre gigantesque riche d’une vingtaine de volumes de poésie qu’il avait l’habitude de lire en public devant des foules immenses. A sa mort en 2008, l’état palestinien décréta trois jours de deuil national ainsi que des funérailles officielles.

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